Par Jennifer Beeman, Directrice générale, Action cancer du sein du Québec

Le mois d’octobre, consacré à la sensibilisation au cancer du sein, suscite des émotions mixtes pour nous qui travaillons à Action cancer du sein du Québec (ACS-Qc). D’une part, nous sommes tout à fait sensibilisées au cancer du sein et à son effet traumatisant, bouleversant et profondément effrayant, et nous ressentons avec une souffrance aiguë la perte de si nombreuses vies précieuses en raison de cette maladie. D’autre part, nous sommes extrêmement conscientes des multiples questions difficiles que soulève le cancer du sein et qui n’ont pas encore trouvé réponse.

Les partisans du Mois de la sensibilisation au cancer du sein s’acharnent à conscientiser les femmes, les incitant sans relâche à prendre en charge leur santé en passant des mammographies, en restant minces et en forme et en restreignant leur consommation d’alcool. Autrement dit, la réduction du risque passe par la responsabilisation individuelle, et l’on n’aborde que rarement les causes environnementales du cancer du sein sur lesquelles les femmes n’ont presque aucune emprise. La campagne se limite à encourager les femmes à recueillir d’importantes sommes d’argent destinées à la recherche d’une cure; elle escamote les causes profondes de ce cancer.

Pour Action cancer du sein du Québec, le problème est que ce message est devenu hégémonique. C’est l’unique message qui rejoint bon nombre de femmes, et toutes les autres voix qui soulèvent des questions importantes et difficiles, y compris la nôtre, sont repoussées en marge du débat sur le cancer du sein. Voici quelques exemples, parmi d’autres, de sujets qui nous préoccupent.

Les recherches sur les facteurs environnementaux en lien avec le cancer du sein sont marginalisées

De nombreux chercheurs sur le cancer du sein s’accordent pour dire que l’exposition directe aux cancérogènes et aux substances toxiques est responsable d’au moins 20 % de ces cancers. Seulement 5 à 10 % des cas sont attribuables à une cause génétique. Pourtant, à peine 2 % des fonds destinés à la recherche sur le cancer du sein sont consacrés aux facteurs environnementaux, et de 3 à 4 % à la prévention[1]. De plus, les chercheurs reconnaissent à présent qu’il est fort probable que les causes du cancer du sein soient multifactorielles, c’est-à-dire que la plupart de ces cancers sont causés par certaines prédispositions génétiques en interaction avec des facteurs liés à l’environnement et au mode de vie. Étant donné cette complexité, nous devons examiner les questions suivantes, même si elles sont difficiles :  

Le cancer du sein et les perturbateurs endocriniens

En raison des problèmes provoqués par les perturbateurs endocriniens (PE), une large gamme de substances qui dérèglent le délicat système hormonal de notre organisme, nous devons complètement repenser nos définitions actuelles des concepts de toxicité et d’exposition. Un grand nombre de PE sont œstrogéniques (agissant sur notre corps comme l’œstrogène); toute augmentation de l’exposition à l’œstrogène, peu importe sous quelle forme, est un important facteur de risque du cancer du sein. Et pourtant, alors que l’on finance la recherche d’une cure, les fonds consacrés à l’étude des perturbateurs endocriniens sont minimes.

Le cancer du sein et les expositions sur le lieu de travail

Les chercheurs James Brophy et Margaret Keith ont publié une recherche très novatrice qui fait état d’une importante augmentation des taux de cancer du sein parmi les travailleuses agricoles, et les femmes travaillant dans les secteurs des plastiques, de la conserverie alimentaire et des métaux, ou encore dans les bars et les établissements de jeu[2], la plupart de ces cancers étant apparus après une exposition professionnelle aux perturbateurs endocriniens. Brophy et Keith se sont vus refuser une subvention pour poursuivre leur recherche. Cependant, dans un récent énoncé de politique, l’American Public Health Association déclarait qu’il fallait privilégier la recherche sur les causes environnementales du cancer du sein, notamment les causes professionnelles[3].

Le cancer du sein et les pesticides

Le chercheur Luc Gaudreault, professeur au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke, étudie le lien entre les pesticides reconnus comme perturbateurs endocriniens et certains cancers, notamment le cancer du sein et le cancer de la prostate. Il a été difficile d’obtenir des fonds pour cette recherche[4].

Le cancer du sein et la pollution atmosphérique liée à la circulation automobile

Un autre volet du lien entre les substances toxiques présentes dans l’environnement et le cancer du sein a fait l’objet d’une étude publiée par l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill, étude dont les résultats ont démontré que les Montréalaises ménopausées vivant dans les quartiers les plus fortement pollués par la circulation automobile étaient deux fois plus susceptibles de développer un cancer du sein que celles vivant dans les quartiers les moins pollués[5]. Des chercheurs californiens ont poussé la recherche plus loin en identifiant les cancérogènes de la glande mammaire présents dans les polluants atmosphériques dégagés par la circulation routière[6]. Pourtant, très peu de groupes, même parmi les grandes fondations du cancer du sein, se penchent sur cette question ou en financent la recherche.

Le cancer du sein et les inégalités sociales qui influent sur la santé

Pour ce qui est de la justice en matière de santé des femmes, la Direction de la santé publique de Montréal reconnaît que le cancer du sein est un important exemple de l’effet que l’inégalité sociale peut avoir pour la santé, car les femmes plus démunies ont tendance à avoir un plus faible taux de diagnostic de cancer du sein, mais de plus forts taux de mortalité[7].

De manière générale, l’incidence de cancer du sein (le nombre de femmes recevant un diagnostic de la maladie) reste relativement stable. Cela dit, la prévalence (le nombre de femmes touchées par la maladie) et la mortalité (le nombre de femmes qui en meurent) varient beaucoup d’un groupe de femmes à l’autre. Dans certains groupes, notamment dans certaines populations d’immigrantes récentes, l’incidence du cancer du sein a augmenté de façon importante, et d’autres groupes, notamment les Noires, ont un taux de mortalité anormalement élevé. Il nous faut mieux comprendre ces tendances, en tirer des leçons, et les communiquer aux femmes qui peuvent avoir besoin d’informations précises sur leur santé et sur le dépistage.

Voilà certains des enjeux auxquels se consacre Action cancer du sein du Québec. La population est amplement sensibilisée au cancer du sein. Le moment est venu pour nous de faire réellement avancer le débat en nous attaquant aux questions les plus complexes que soulève cette maladie. À vrai dire, le message de sensibilisation, omniprésent, est une insulte à l’intelligence des femmes, et il a pour effet de saper toute velléité de changement en profondeur. En s’opposant à la recherche fondamentale sur les enjeux environnementaux, tels que le rapport entre le cancer et les PE, des puissants groupes d’intérêt empêchent tout changement au paradigme dominant en matière de réglementation de la toxicité et des substances chimiques, paradigme qui permet la présence d’agents chimiques dans tous les produits jusqu’à ce que l’effet délétère en ait été démontré. Actuellement, les substances chimiques sont autorisées AVANT que leur sécurité pour les humains et pour l’environnement n’ait été démontrée (ce qui est contraire au principe de précaution), et les militants et les chercheurs universitaires doivent lutter pour obtenir le retrait de substances chimiques nocives présentes dans des produits déjà commercialisés. En outre, l’évaluation du risque se fait au cas par cas, une substance chimique à la fois, sans égard aux interactions éventuelles entre les substances, et l’on ne tient habituellement pas compte des données sur l’exposition prolongée ou l’exposition liée à l’âge.

Action cancer du sein du Québec travaille assidûment pour que plus de fonds soient consacrés à la recherche fondamentale sur la prévention du cancer du sein. Nous nous efforçons également de faire connaître les inégalités sociales actuelles qui agissent sur la santé, et leurs impacts pour le cancer du sein, afin de faire de cet enjeu une priorité de santé publique.

Nous collaborons avec un large éventail de groupes dans le but d’éliminer les substances chimiques nuisibles, ou celles dont on soupçonne qu’elles sont dangereuses, de notre environnement. De plus, nous travaillons à la mise en place d’une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens, à l’instar de celle mise au point par le gouvernement français[8].

Assez tergiversé. Nous sommes toutes amplement sensibilisées au cancer du sein — ACSM existe depuis 24 ans. Il faut agir sur les questions difficiles auxquelles nous sommes confrontées. Tout de suite.


 

[1]International Cancer Research Partnership (2012). Cancer Research Funding from an International Perspective: Report from the International Cancer Research Partnership, 2012.

[2]Brophy, James, Margaret Keith, et al. (2012). Breast Cancer risk in relation to occupations with exposure to carcinogens and endocrine disrupters: A Canadian case-control study. Environmental Health. 11:87.

[3]American Public Health Association (2014). Breast Cancer and Occupation: The Need for Action. Policy Number: 20146.

[4]Radio-Canada (2015). « Un chercheur de l’Université de Sherbrooke s’intéresse à l’impact des pesticides sur les cancers. » 29 juin 2015.

[5]Crouse, Dan L., Mark S. Goldberg, Nancy A. Ross, Hong Chen et France Labrèche (2010). Postmenopausal Breast Cancer Is Associated with Exposure to Traffic-Related Air Pollution in Montreal, Canada: A Case–Control Study. Environmental Health Perspective. 118 (11) 1578-1583. 

[6]Garcia, Erika, Susan Hurley, David O. Nelson, Andrew Hertz et Peggy Reynolds (2015). Hazardous air pollutants and breast cancer in California teachers: a cohort study. Environmental Health. 14:14.

[7]Agence de la santé et des services sociaux de Montréal (2011). Rapport du Directeur de santé publique 2011 : Les inégalités sociales de santé à Montréal. Montréal, Direction de la santé publique. pp. 80-82.