Par Ellen Sweeney, Ph. D.

Les facteurs de risque tels que l’alimentation et l’exercice ne peuvent pas expliquer l’augmentation de l’incidence du cancer du sein, en particulier dans les pays industrialisés. Par conséquent, il est nécessaire d’examiner les liens entre environnement et cancer du sein. Par exemple, l’effet des carcinogènes mammaires et des perturbateurs endocriniens découlant de l’exposition quotidienne aux produits chimiques industriels et aux substances toxiques présentes dans les produits de consommation.

La récente correspondance entre Action cancer du sein du Québec et des représentants de l’Association canadienne des cosmétiques, produits de toilette et parfums (ACCPTP) donne à penser que l’association respecte la réglementation environnementale fédérale, même dans son programme Belle et bien dans sa peau. L’évaluation et la gestion des substances toxiques relèvent conjointement de Santé Canada et d’Environnement Canada en vertu de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, 1999 [LCPE (1999)] et du Plan de gestion des produits chimiques (PGPC). Toutefois, ce cadre réglementaire présente des lacunes qui menacent la santé des femmes.

La LCPE (1999) nous faisait passer d’une approche de la gestion de la pollution à une approche de prévention de la pollution dans nos efforts de protection de l’environnement et de la santé humaine. Pour y arriver, il a fallu catégoriser 23 000 substances toxiques inscrites sur la Liste intérieure des substances afin de déterminer auxquelles la population était le plus susceptible d’être exposée et lesquelles étaient jugées persistantes, bioaccumulables et intrinsèquement toxiques. Ce processus de catégorisation s’est fait de 2000 à 2006 et a permis de cibler 4 300 substances prioritaires pour lesquelles des mesures devaient être prises.

Mis en œuvre en vertu de la LCPE (1999), le PGPC a été lancé par le gouvernement fédéral en 2006. Il est conçu pour évaluer et gérer, d’ici 2020, les risques que présentent les substances toxiques classées comme dangereuses pour la santé humaine ou l’environnement, incluant 500 produits chimiques jugés prioritaires et requérant des mesures immédiates. Les trois éléments clés du PGPC sont : le défi lancé à l’industrie pour que des mesures soient prises sans tarder à l’égard des substances toxiques les plus préoccupantes; la réglementation des aliments, des cosmétiques, des médicaments et des pesticides, et des investissements dans la recherche et la surveillance.

Le principe de précaution n’a pas été appliqué d’une manière significative ni dans la LCPE (1999) ni dans le PGPC. Bien que l’objectif de la LCPE (1999) et du PGPC soit de prévenir la pollution et de protéger l’environnement et la santé humaine, de nombreuses lacunes menacent la santé des femmes. Entre autres :

Risque ou danger – La pratique actuelle d’évaluation des risques est basée sur le principe de réaction plutôt que sur celui de précaution, car elle laisse se produire la contamination généralisée de l’environnement et des conséquences néfastes pour la santé avant que les risques puissent être évalués et gérés. En effet, le processus d’évaluation suppose qu’il y ait eu exposition à une substance toxique sans qu’il soit tenu suffisamment compte des effets possibles d’une exposition à faible dose ou cumulative à des substances telles que les perturbateurs endocriniens, alors que le processus d’évaluation des dangers permettrait l’utilisation du principe de précaution, car il prévoirait l’évaluation du danger intrinsèque d’une substance, de sa toxicité et de sa nocivité[i],[ii]. Par exemple, le toluène a des propriétés intrinsèquement toxiques, mais a été jugé « non toxique »en vertu de la LCPE en raison du critère d’exposition. Le toluène est utilisé dans les cosmétiques, y compris le vernis à ongles, et est lié à des préoccupations en matière de santé publique telles que la toxicité pour le développement et la reproduction, la neurotoxicité et la toxicité systémique. Ailleurs dans le monde, notamment dans les pays de l’Union européenne[iii] et en Californie, l’approche est différente : des incitatifs ont été mis en place pour amener les fabricants à éliminer les substances toxiques de leurs produits[iv].

Responsabilité individualisée – Le gouvernement et les grandes organisations vouées au cancer font valoir que le cancer du sein serait évitable si les femmes adoptaient à un « mode de vie sain », tout en rejetant d’autres facteurs connus. De même, lorsque le lien avec des substances toxiques est reconnu, on incite encore les femmes à veiller elles-mêmes à éviter l’exposition quotidienne à ces substances. Cette pratique est très problématique, car elle attribue la responsabilité aux individus et crée un fardeau disproportionné pour les femmes. La santé publique ne peut pas être protégée si la responsabilité demeure au niveau individuel sans que soit reconnu le rôle du gouvernement et de l’industrie dans les cas où l’exposition à des substances toxiques entraîne des problèmes de santé.

Sexe et genre – Malgré l’engagement formel du gouvernement fédéral, un rapport du vérificateur général montre clairement que l’analyse comparative entre les sexes n’est pas adéquatement intégrée dans l’élaboration des politiques[v]. Des facteurs biologiques et sociaux sont liés au cancer du sein, que l’on pense au rôle des récepteurs d’œstrogènes et des perturbateurs endocriniens ou encore au fait que les femmes peuvent être davantage exposées à des substances toxiques dans leur milieu de travail et dans leur rôle de soignantes. Les femmes ne sont pas considérées comme une population sensible en vertu de la LCPE (1999) ou du PGPC; cette absence de considération fondée sur le sexe ne permet pas de protéger adéquatement les femmes de problèmes de santé éventuels tels que le cancer du sein.

En fin de compte, le gouvernement fédéral est responsable de l’évaluation et de la gestion des substances toxiques et de la protection de l’environnement et de la santé humaine. Cependant, les règlements ne permettent pas actuellement d’assurer une véritable protection et, en fait, mettent la santé des femmes en péril. Si le rôle des substances toxiques dans certaines maladies, dont le cancer du sein, était reconnu, les entreprises et organisations comme l’ACCPTP, par son programme Belle et bien dans sa peau, auraient la possibilité non seulement d’être proactives, mais d’appliquer véritablement le principe de précaution en éliminant de leurs produits les substances qui menacent la santé des femmes.

[Voir aussi : Kearns, Patricia. (2011). “From BCAM President: ‘Petition Gets Me Thinking.’”Correspondance entre Action cancer du sein de Montréal et le Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu. Présidente du conseil d’administration d’ACSM. Consulté le 30 août 2013 à l’adresse http://www.acsqc.ca/content/bcam-president-petition-gets-me-thinking] (en anglais seulement).


[i]Association canadienne du droit de l'environnement (ACDE) et Institut canadien du droit et de la politique de l'environnement (ICDPE). (1996). It’s Still About Our Health!A Submission on CEPA Review: The Government Response Environmental Protection Legislation Designed for the Future – A Renewed CEPA Proposal.  Mémoire de l’ACDE n° 283; mémoirede l’ICDPE 96/3. Toronto, Ontario. (En anglais seulement).

[ii]Environmental Working Group.(2013). “Toluene.” http://www.ewg.org/skindeep/ingredient/706577/TOLUENE/(Consulté le 24 juin 2013). (En anglais seulement).

[iii]Armstrong, Joséphine et Claire Dupont. (2012). Application et application des restrictions en vertu du titre VIII et de l'annexe XVII de REACH dans les États membres: Rapport final. Soumis à la Commission européenne, Direction générale Entreprises et Industrie. 7 mars 2012. Belgique : Milieu Law and Policy Consulting.

[iv]Office of Environmental Health Hazard Assessment. (n/d). Toluene: Chronic Toxicity Summary. (Méthyl benzène; phényl méthane; toluène). http://oehha.ca.gov/air/chronic_rels/pdf/108883.pdf(Consulté le 24 Juin 2013). (En anglais seulement).

[v]Ministère des Travaux publicset des Services gouvernementaux du Canada. (2009). « Chapitre 1 : L’analyse comparative entre les sexes », Rapport de la vérificatrice générale du Canada à la Chambre des communes. Bureau du vérificateur général du Canada, Ottawa.